Où va le Forum social mondial ?

, par  BEAUDET Pierre

Enfant « illégitime » des Zapatistes et des mobilisations anti-mondialisation de Seattle à Genoa en passant par Buenos Aires, le FSM a été à la fois une conséquence de l’explosion des mouvements populaires et un lieu de stimulation et de renforcement, à l’initiative des mouvements populaires brésiliens principalement, avec l’appui de réseaux argentins, italiens, québécois et français notamment.

L’essor et l’espérance
Progressivement, le Forum est devenu également le laboratoire d’une « autre » mondialisation. Il l’était par son contenu et aussi par sa méthode, valorisant l’auto-organisation, l’horizontalisme et l’inclusion. Ce faisant, le Forum est devenu l’affaire de milliers de personnes et d’organisations qui ont, dans le contexte latino-américain en tout cas, convergé comme jamais auparavant (la « vague rose). Parallèlement, le FSM a encouragé le développement de grandes coalitions (mouvement anti-guerre) et d’innombrables initiatives nationales, continentales et locales un peu partout dans le monde. Cette phase « heureuse » du FSM n’était pas sans ambiguïté non plus, ce qui est devenu plus clair à travers l’élargissement qui ne pouvait être qu’une dispersion, ce faisant, en changeant la « composition politique » du Forum. À travers cette évolution, le leadership original s’est dispersé. La dimension « alter » est devenue sujette à beaucoup d’interprétations et à une certaine confusion.

Le virage
Au début des années 2010, le développement inattendu des grandes résistances sociales dans plusieurs parties du monde a cependant donné un nouvel élan davantage visible lors du Forum de 2015 en Tunisie, la « capitale » du printemps arabe. Entre-temps cependant, la vague « rose » s’est essoufflée. Plusieurs mouvements populaires après des avancées importantes se sont heurtés à la résilience des dispositifs étatiques et des nouvelles coalitions entre droite et extrême-droite qui manipulent les outils de la répression avec le langage du racisme et de la xénophobie. Tout cela, bien sûr, est bien appuyé sur l’univers médiatique qui répète la fameuse formule de madame Thatcher, « there is no alternative ». En découle une situation où dans la plupart des régions, les mouvements populaire se retrouvent à la défensive devant un néolibéralisme de plus en plus néoconservateur, qui tente d’aller plus loin dans la dislocation des sociétés, dans le déni environnemental et dans la guerre « sans fin ». Certes, le mouvement populaire est loin d’être totalement désarmé. Il dispose de grandes forces organisées, étalement d’une capacité de réflexivité inédite favorisée par la culture du débat et de l’enquête que le FSM a semée.

À la croisée des chemins
Tout en gardant la tête haute (l’« optimisme de la volonté »), il faut bien examiner nos forces et faiblesses (le « pessimisme de l’intelligence »). En ce qui concerne le FSM, il ne faut pas hésiter à admettre qu’il est dans une passe difficile, pas nécessairement pire que bien d’autres réseaux et mouvements, mais qui le fragilise et impose de penser à aller au-delà de ce qu’on a fait jusqu’à date. C’est en pensant à tout cela que le comité international du FSM a pensé en février dernier à une idée audacieuse, celle de déplacer le Forum au « nord », en l’occurrence à Montréal. Cette décision par la suite a été bien accueillie dans les réseaux militants, notamment en Amérique du Sud, aux États-Unis, en Europe. Moins bien du côté africain, surtout à cause de la difficulté de venir au Canada, en fonction des règlements liberticides et réactionnaires s’appliquant aux ressortissants du sud qui veulent un visa ! Aujourd’hui, de nombreuses délégations s’organisent donc pour venir à Montréal. C’est le point de rencontre avec un mouvement populaire dynamique, qui n’est pas, on s’entend, sur le point de prendre le pouvoir ni de renverser le gouvernement, mais qui a démontré avec les grandes luttes des dernières années une étonnante capacité de résistance et une profondeur dans la bataille des idées. Les Carrés rouges font maintenant partie de l’ « imaginaire » du mouvement populaire dans le monde. Autre avantage, Montréal comme grande ville nord-américaine fait partie de cet espace un peu spécifique que le mouvement altermondialiste doit « conquérir ». Ce n’est pas une « conquête » au sens littéral, appelons cela une convergence autant nécessaire que possible entre les luttes et les mouvements populaires d’Amérique du Nord et celles du monde. Alors l’appel a été lancé, il faut le prendre à bras de corps et faire du FSM de Montréal un évènement marquant tant pour le Québec que pour le monde.

Pierre Beaudet

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