Question 1 : Désastres humanitaires, victimes climatiques et notre solidarité internationale


Photo : UE/ECHO, Arlynn Aquino - Leyte, Philippines, novembre 2013
Les édifices publics, les maisons et les commerces ont été détruits à 80 % dans un rayon de 100 kilomètres autour de l’œil du typhon.

Nous vivons un temps de désastres humanitaires aux multiples causes : géopolitique de guerre, déchirements du tissu social rongé par l’ordre néolibéral, crise écologique globale… Or, les mouvements sociaux et progressistes ont depuis longtemps délaissé le terrain de « l’aide » aux institutions paragouvernementales, à des ONG de développement assurant des financements et à de grosses associations spécialisées qui en ont fait pour beaucoup un « marché concurrentiel », même si d’autres réalisent un excellent travail en soutenant des projets concrets ou en intervenant sur place dans des conditions difficiles, voire dangereuses (Médecin sans frontières…).

Notre petite association a commencé à se mobiliser dans ce domaine après le tsunami de 2004 dans l’océan Indien, d’abord en soutenant l’appel lancé par la Via campesina, puis en organisant nous même des initiatives en direction de pays asiatiques frappés par des catastrophes où nous avions des contacts militants : principalement le Pakistan, les Philippines, le Japon, le Bangladesh… Malgré de très faibles moyens, nous avons pu vérifier que l’aide financière « de mouvement à mouvement » était très efficace, tant pour l’urgence que pour la phase de reconstruction – et qu’elle permettait de penser la politique de l’aide en fonction des besoins des plus démunis et de renforcer la capacité des organisations populaires à défendre ces derniers, alors que sans cela les inégalités s’aggravent.

Nous avons été amenés à collaborer durablement avec des réseaux intervenant après des catastrophes climatiques, comme la coalition Mihands aux Philippines, en réponse au passage du super-typhon Haiyan (2013). Nous avons beaucoup appris de leur expérience dans un pays où de tels désastres se succèdent, prenant une ampleur croissante. En quelque sorte, un nouveau milieu social apparaît qui se perpétue – à l’instar des chômeurs de longue durée prenant massivement corps en Europe à parti des années 90 – et qui a des caractéristiques propres. Le trauma vécu à l’occasion d’une telle catastrophe et très profond, les conditions d’une réactivisation sociale très particulières, le passage de l’aide d’urgence à une auto-organisation permettant une reconstruction sur des bases nouvelles (plus favorables aux pauvres) très délicate. Il nous paraît important que les enseignements de ces expériences « limites » soient collectivisés, avec l’aide des mouvements de victimes eux-mêmes.

Nous parlons ici de victimes plus que de réfugiés, car une grande partie de la population sinistrée n’a d’autre possibilité que de rester là où elle vivait – de s’enfoncer dans une misère sans nom ou de se reconstruire sur place. Par ailleurs, comme on le sait, en cas de catastrophes humanitaires (quelle qu’en soit l’origine), la majorité des personnes déplacées ne quitte pas leur pays ou se retrouve dans des États limitrophes. En règle générale, une minorité seulement devient des réfugiés internationaux – mais, le cas de la Syrie le montre ! –, on en arrive au point où cette minorité peut devenir majorité. Nous sommes devant des défis qui nous dépassent, mais auxquels nous devons nous confronter. Il faudrait pouvoir coordonner l’action, harmoniser les revendications entre les mouvements agissant dans les pays de départ, dans les pays de transit et dans les pays d’accueil. On en est loin.

Tous les désastres humanitaires nous posent des questions communes, mais aussi des questions particulières en fonction notamment de leurs origines (guerre, catastrophe « naturelle »…) ou du contexte régional, international.

Nous sommes convaincus que les mouvements sociaux et progressistes doivent aujourd’hui concevoir le domaine dit « humanitaire » comme un champ spécifique de leur solidarité internationale, se doter d’une politique de l’aide et collaborer plus largement dans des campagnes concrètes, notamment financières. Nous avons pu le faire un peu dans le passé, par exemple avec Solidaires dans le cas japonais. Nous voudrions le faire beaucoup plus.

Tout en participant à un effort de réflexion générale, nous aimerions travailler plus précisément, avec d’autres, sur la question des victimes climatiques. Pour tisser des liens permanents, collectiviser les expériences, être plus efficace – et introduire cette dimension dans les forums ou autres arènes progressistes nationales et internationales.

Pierre Rousset
Prousset68@gmail.com
Europe solidaire sans frontières (ESSF), France

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