Au Chili, à 50 ans de la mort d’Allende, des avancées radicales sont toujours nécessaires

, par  Franck Gaudichaud

Franck Gaudichaud est spécialiste des mouvements sociaux au Chili et en Amérique latine. À 50 ans du coup d’État marquant le début de la dictature de Pinochet, la revue L’Anticapitaliste l’a interrogé sur le bilan qu’il tire des événements que traverse le Chili aujourd’hui, de la révolte populaire que le pays a connue en 2019 à la défaite du référendum sur la nouvelle Constitution.

L’Anticapitaliste : Pourrais-tu revenir d’abord sur l’échec du référendum sur la nouvelle Constitution ? Peut-on parler d’une hégémonie néolibérale ?

Franck Gaudichaud : Ce qu’on peut dire c’est que la défaite au dernier référendum qui devait permettre d’en finir avec la Constitution de 1980, celle de la dictature, est lourde de conséquences. Cette nouvelle Constitution, dont il faut rappeler qu’elle avait été rédigée pendant un an par une convention constitutionnelle qui était en grande partie dominée par les gauches, le mouvement féministe ou encore une partie des « indépendantEs » issuEs du mouvement social, était très progressiste et prévoyait non seulement de mettre fin à la Constitution de 1980 (issue de la dictature) mais, au-delà, enclenchait, dans ses principaux articles, une perspective post-néolibérale, plurinationale et de nouveaux droits sociaux et féministes. C’est cette Constitution, rupturiste pour le Chili néolibéral actuel, qui a été défaite lors du référendum de septembre dernier : c’est plus qu’une déception, il s’agit d’une défaite majeure pour le gouvernement Boric (centre-gauche) – qui d’ailleurs n’a pas su défendre à la hauteur cette perspective constitutionnelle – et c’est aussi une défaite pour les secteurs des gauches du Frente amplio-FA (Front large, au pouvoir), les gauches féministes, le Parti communiste (aussi au gouvernement), et d’une partie des mouvements sociaux, celles et ceux qui avaient fait le pari du processus constitutionnel comme une sortie possible par le haut après la révolte d’octobre 2019.

Les raisons de la défaite sont multiples et d’autres articles et entretiens les ont analysées. Il y a d’une part un vote sanction contre les limites et le manque d’avancées sociales du gouvernement Boric, mais aussi contre les constituantEs dont une partie ont été considéréEs comme faisant partie du « système » – et donc sans trop de légitimité – , rejet aussi d’un texte que le mouvement populaire n’a pas pu ni su défendre, de nouveaux droits qui sont apparus comme éloignés des galères du quotidien faute de débats et d’insertion dans les quartiers, sur les lieux de travail, pour mener cette bataille.

Et c’est aussi le contexte qui a changé, entre le moment où commence le processus constituant en 2021 et aujourd’hui. Depuis, il y a eu les ravages de la pandémie, l’inflation à 15%, la crise économique, la question migratoire qui a été dominée par les thèmes de l’extrême droite, la question aiguë sécuritaire et du narco-trafic qui a aussi été instrumentalisée par la droite et sur lesquels le gouvernement de centre-gauche s’est montré assez suiviste. Donc, finalement, c’est une défaite majeure après l’immense révolte populaire d’octobre 2019 et l’espoir que celle-ci a permis : celui d’en finir avec l’héritage maudit de Pinochet et d’une démocratie au rabais. Aujourd’hui, oui, le Chili subit toujours l’hégémonie néolibérale issue de cette démocratie « pactée » dont a accouché la dictature en 1989-90 (et qui a été gérée par les sociaux-libéraux puis la droite).

Peut-on dresser un premier bilan du gouvernement Boric ?

Nous sommes à un an de mandat du plus jeune Président de l’histoire du Chili, issu lui-même des puissants mouvements étudiants de 2011 et de la création du Front large en 2016 qui se voulait incarner une nouvelle gauche indépendante du Parti communiste et, en même temps, située à gauche des socio-libéraux, et notamment de l’ex-Concertation qui a gouverné le pays pendant vingt ans (1990-2010). Ce gouvernement parfois qualifié de « progressiste » ou « social-démocrate », a finalement dû composer dans le cadre d’une coalition composée, d’une part, par le Parti communiste – qui participe de nouveau à un exécutif comme il l’avait fait durant le gouvernement Bachelet – et, en même temps, par des partis issus de l’ex-« Concertation » qui ont géré fidèlement le capitalisme néolibéral depuis 1990. C’est donc une coalition assez hétérogène, mais qui penche clairement du côté des sociaux-libéraux dans ses principales orientations.

Les réformes promises étaient relativement importantes. Il faut rappeler que Gabriel Boric a gagné au second tour de la présidentielle avec plus de 56 % des voix, face à l’extrême droite d’Antonio Katz (qui était arrivé en tête au premier tour). Aujourd’hui, il y a très peu d’avancées. Concernant la réforme fiscale, les plus riches et leurs entreprises, l’activité minière aussi, vont être un peu plus taxés, mais c’est assez indolore, malgré leurs hauts cris. Il faut rappeler que le ministre des Finances est l’ancien président de la Banque centrale, un orthodoxe du point de vue économique, adepte d’une politique d’austérité budgétaire. Les promesses sur les retraites, là aussi, ont accouché d’une version sociale-libérale, avec un pilier constitué par un fonds de pension étatique, mais on reste dans une logique de capitalisation et des Agence de fonds de pension (AFP), pilier du système néolibéral au Chili (et mis en place en dictature). Sur la santé, si la gratuité a clairement avancé avec Boric dans le système public, ce dernier reste paupérisé et sous-financé, tandis que le système des assurances privées est en crise. C’est donc toujours le principe de la subsidiarité néolibérale qui domine les politiques publiques de ce gouvernement. Il faut souligner que c’est un gouvernement qui a peu de marge de manœuvre institutionnelle, car minoritaire au Parlement, où sa coalition représente au mieux 40 % environ des éluEs : il doit tout négocier avec la droite et le centre-droit.

En même temps, Boric et la gauche de l’exécutif (dont le PC) ont vraiment renoncé à mobiliser leur base sociale depuis très longtemps, à chercher à s’appuyer sur le mouvement populaire. Le FA est quant à lui vraiment dans une logique d’’administration de l’État et de cogestionnaire « progressiste » du capitalisme. Il a d’ailleurs des réponses sécuritaires et autoritaires, notamment contre les luttes pour la terre et l’auto-détermination du peuple mapuche dans le sud du pays où sa réponse a finalement été la même que celle des gouvernements antérieurs, c’est-à-dire la militarisation et l’État d’exception. C’est cette même logique qui domine l’agenda sur la question de la migration, de la sécurité et du narcotrafic dans un contexte où l’inflation est à plus de 13 %, où le réajustement du salaire minimum négocié avec la CUT, la Centrale unitaire des travailleurs ne compense même pas l’inflation. La déception est donc immense, y compris au sein de la base du Front large et du PC. Ce mécontentement s’exprime sans que pour l’instant il y ait des capacités réelles de reconstruction, de résistance et d’alternative indépendante. Il va sûrement y avoir des changements durant les prochaines semaines au gouvernement mais aujourd’hui ce qui domine c’est le secteur de la ministre Carolina Tohá, issue du Parti pour la démocratie, un des partis de la gestion néolibérale des années 1990-2000. Cela montre bien que la coalition de gauche a été complètement intégrée au système et « neutralisée » du point de vue des avancées sociales et démocratiques.

Dans cette conjoncture, qu’en est-il des luttes, des mouvements sociaux ?

Se pose effectivement la question des luttes et des mouvements sociaux depuis la grande révolte d’octobre 2019. Il faut rappeler que cette révolte a fait trembler l’hégémonie néolibérale au Chili et que le gouvernement de droite de l’époque, sous la Présidence de Piñera, a failli tomber face à la puissance du soulèvement. Il y a eu une grande radicalité de classe, une vraie spontanéité dans les luttes, un questionnement direct du néolibéralisme, des institutions et de la précarité par la rue, et en même temps une forte hétérogénéité des ressorts de la mobilisation. Les gauches radicales sont très fragmentées et faibles. Elles n’ont pas été capables de donner des perspectives au mouvement et la « nouvelle gauche » du Front large a été complétement débordée. En novembre 2019, on a vu le mouvement syndical et la « Table de l’unité sociale » (regroupant plusieurs organisations) capable d’animer, sous la pression, deux jours de grève nationale, historiques, qui ont transformé les rapports de force dans le pays. Mais la réponse qu’ont apportée les partis politiques du Parlement a été une sortie constitutionnelle partielle, avec un « accord pour la paix sociale et une nouvelle constitution » qui a en partie désactivé les luttes d’octobre. Il y a eu surtout une forte répression d’État, très violente, avec des centaines de prisonnierEs de la révolte, des milliers de blesséEs graves, des agressions sexuelles et des morts.

Par ailleurs, la pandémie est venue mettre une chape de plomb sur ces dynamiques de lutte. Dans le même temps, il y eu une canalisation vers les institutions, vers le projet constitutionnel négocié par Gabriel Boric et les principaux partis traditionnels (dont la droite dure) dès novembre 2019 autour d’une assemblée élue, mais en partie corsetée dans ses prérogatives. L’élection de Boric a redonné espoir à toute une partie de la gauche face à l’extrême droite, et en la possibilité qu’il y ait un changement réel. La défaite au référendum a été une douche froide. De plus, le tissu des assemblées territoriales qui avaient été très importantes en 2019 a été en partie désactivé par la force de la crise économique et la pandémie.

Le mouvement syndical reste faible. La Centrale unitaire des travailleurs (CUT) est largement contrôlée par le Parti communiste, le PS et la démocratie chrétienne. Il y a donc des luttes mais qui sont très éparses. On a vu dernièrement des mobilisations de la jeunesse et des étudiantEs pour protester contre la politique timorée du gouvernement Boric. Les secteurs les plus radicalisés du peuple Mapuche sont en résistance (y compris sous des formes politico-militaires pour certains) contre l’État lui-même. Globalement, il existe une difficulté générale, depuis la pandémie, à réorganiser et coordonner un mouvement structuré, avec surtout un agenda alternatif à celui du gouvernement Boric, tout en étant capable d’affronter la droite et l’extrême droite qui sont très fortes dans le pays. Dernièrement, celles-ci reprennent du poil de la bête : l’extrême droite – nostalgique de Pinochet ! – a été capable de gagner des députéEs, et vise désormais le gouvernement, en suivant une stratégie à la Bolsonaro.

Néanmoins, il faut rappeler la force essentielle du mouvement féministe au Chili. La Coordination du 8 mars vient de préparer un 8 mars et une grève féministe à nouveau très radical, qui met au centre la question de défaire le néolibéralisme et le patriarcat qui, en même temps, critique l’agenda tiède et institutionnel du centre gauche. Le peuple mapuche, les féministes, la jeunesse sont ainsi les possibles moteurs d’une réorganisation, mais dans un contexte où il y a peu de perspectives, en termes partisans, à gauche du Parti communiste, qui permettent une articulation sociale et politique alternative, d’indépendance de classe, d’affrontement renouvelé avec les responsables de la crise et qui, d’une certaine manière, puisse revendiquer l’héritage d’octobre 2019 pour le prolonger et l’approfondir.

Quelles sont donc les perspectives politiques à moyen et plus long terme ?

Après la défaite du référendum sur la nouvelle Constitution, les forces parlementaires se sont empressées d’enclencher un nouveau processus constitutionnel mais qui, cette fois-ci, est une caricature de démocratie et s’inscrit très bien dans cette démocratie « des consensus » avec la droite et l’oligarchie. La nouvelle dynamique constituante est loin d’une assemblée constituante souveraine : c’est une commission « d’expertEs »nommés par les partis qui vont rédiger un premier texte ; ensuite, il y aura une cinquantaine de constituantEs élus le 7 mai, et qui seront « encadréEs » par une commission de juristes et qu’ils soient expertEs ou candidatEs, on voit ressurgir avec effroi de vieilles figures de la politique traditionnelle de la bourgeoisie chilienne et du néolibéralisme, certains issuEs même de la dictature. Tout cela validé au nom du « moindre mal » par le Parti communiste, le Parti humaniste, le Front large….

Certes, il est probable que prenne fin – enfin ! – la Constitution autoritaire de 1980 (si un référendum valide le nouveau texte fin 2023) mais, en même temps, dans une version minimaliste, sous contrôle des vieux partis qui pourtant sont largement délégitimés et décriés depuis 2019, et bien loin des nombreux droits sociaux et politiques que proposait le texte de la convention qui vient d’être défaite. C’est d’une certaine manière l’enterrement d’octobre et l’enterrement de la possibilité d’une Constitution véritablement souveraine et démocratique qui s’annonce.

Malgré tout, le gouvernement Boric est dans un contexte régional plutôt favorable avec des gouvernements progressistes dans plusieurs pays, notamment en Argentine et en Bolivie parmi les pays voisins, mais aussi au Mexique et désormais au Brésil. Il y a un nouvel agenda d’intégration et coopération régionale mais qui reste encore timide dans le cadre de la crise générale que vit l’Amérique latine, conséquence de la crise mondiale et aussi de la guerre en Ukraine. Boric a pris quelques positions internationales courageuses, par exemple sur le Nicaragua en dénonçant très clairement le régime dictatorial d’Ortega – à la différence d’autres gouvernements « progressistes », – mais il n’a pas vraiment un agenda diplomatique très ambitieux.

Finalement, quels enseignements peut-on peut tirer de l’expérience récente du Chili ?

Le Chili comme « laboratoire du néolibéralisme » reste un pays dont on peut tirer des leçons stratégiques pour les gauches et les mouvements sociaux : comment réussir à affronter une hégémonie néolibérale qui s’est mise en place en dictature, qui s’est prolongée depuis 1990 dans une démocratie complètement dominée par l’oligarchie chilienne ? Ça pose la question de démonter justement le système de retraites par capitalisation, un système de santé et d’éducation aux mains du marché et surtout une caste politique qui est au service des grandes familles de la bourgeoisie et du capital étranger (chinois et étatsunien), ces mêmes forces qui ont détruit le pays à coup d’extractivisme, le pillage des ressources pour l’exportation qui ravage les écosystèmes du pays, tout en imposant une précarité générale.

On voit pourtant que, malgré la contre-révolution des années 70-80 et l’écrasement de toute une génération du mouvement populaire, il y a, depuis les années 2000, une réactivation de grandes luttes. Elles ont explosé avec la révolte de 2019 mais, malgré cette massivité et radicalité et aussi une nouvelle génération mobilisée et très créative, il y a encore des difficultés à ancrer dans les classes populaires un horizon alternatif.

Le néolibéralisme « avancé » a imprégné la vie quotidienne des Chiliens et des Chiliennes, dans leur « cosmo-vision » pour ainsi dire. C’est un pays qui reste conservateur dans ses repères culturels dominants et dans lequel n’arrive pas à émerger une gauche anticapitaliste large et unitaire, capable de défendre pied à pied de nouveaux droits, d’affronter l’extrême droite et en même temps de rompre avec les sociaux libéraux, qui n’ont fait que légitimer l’héritage néolibéral dans ce pays. Le défi porte ainsi sur comment reconstruire une gauche indépendante qui se nourrisse et soit au service notamment de la puissance du mouvement féministe, mouvement anticapitaliste et antipatriarcal, mais aussi aux côtés des migrantEs (toujours plus nombreux depuis quelques années), des Mapuche mobiliséEs, des résistances territoriales et de l’écologie. C’est ce que propose par exemple un mouvement comme « Solidaridad » (mais à une échelle encore très réduite). L’objectif est de défendre une perspective stratégique qui serait celle de l’écosocialisme, et qui tire des bilans critiques de l’expérience passée.

La mort d’Allende, c’était il y a 50 ans : quel est le travail de mémoire et son rôle dans le Chili contemporain  ?

Effectivement, je ne voudrais pas terminer cet entretien sans rappeler qu’on est à cinquante ans du coup d’État du 11 septembre 1973. Durant toute l’année, il y aura des commémorations au Chili et à l’échelle internationale pour analyser ce coup d’État qui a permis, au-delà de la mort d’Allende, l’écrasement de l’Unité populaire et de l’expérience socialiste, mais aussi la répression sanglante de milliers de militantEs révolutionnaires et de citoyenNEs. Le gouvernement Boric essaye de s’inscrire dans cette commémoration pour mettre en avant un certain nombre de réflexions en termes de mémoire historique et de reconnaissance du rôle de l’État dans la violence du coup d’État. Il souhaite réaffirmer qu’il est un gouvernement progressiste qui, à 50 ans du coup d’État, rejette toutes les formes d’atteinte aux droits humains.

En même temps, on voit à quel point l’héritage de la dictature est toujours présent dans le Chili actuel. Il y a encore de nombreuses réticences pour reconnaître l’ampleur de la répression y compris devant les tribunaux. Il n’existe pas de programme pour ouvrir les archives des Forces armées et le gouvernement ne pousse pas dans ce sens.

C’est pourtant indispensable pour le travail de mémoire, d’histoire, mais aussi de justice alors que l’impunité reste très forte. Cela renvoie également à la façon dont est réprimée la protestation populaire, une répression qui se perpétue sous d’autres formes.

Dans le sillage de la révolte de 2019, il y a eu de très nombreux prisonnierEs du mouvement. Un certain nombre ont été finalement graciés par le gouvernement, ce qui a fait hurler la droite. Mais on voit à quel point, finalement, ce passé hante toujours le présent. Il ne pourra être défait que par des avancées radicales en matière de droits sociaux, démocratiques et par le démontage de l’héritage néolibéral.

Se pose effectivement la question des luttes et des mouvements sociaux depuis la grande révolte d’octobre 2019. Il faut rappeler que cette révolte a fait trembler l’hégémonie néolibérale au Chili et que le gouvernement de droite de l’époque, sous la Présidence de Piñera, a failli tomber face à la puissance du soulèvement. Il y a eu une grande radicalité de classe, une vraie spontanéité dans les luttes, un questionnement direct du néolibéralisme, des institutions et de la précarité par la rue, et en même temps une forte hétérogénéité des ressorts de la mobilisation. Les gauches radicales sont très fragmentées et faibles. Elles n’ont pas été capables de donner des perspectives au mouvement et la « nouvelle gauche » du Front large a été complétement débordée. En novembre 2019, on a vu le mouvement syndical et la « Table de l’unité sociale » (regroupant plusieurs organisations) capable d’animer, sous la pression, deux jours de grève nationale, historiques, qui ont transformé les rapports de force dans le pays. Mais la réponse qu’ont apportée les partis politiques du Parlement a été une sortie constitutionnelle partielle, avec un « accord pour la paix sociale et une nouvelle constitution » qui a en partie désactivé les luttes d’octobre. Il y a eu surtout une forte répression d’État, très violente, avec des centaines de prisonnierEs de la révolte, des milliers de blesséEs graves, des agressions sexuelles et des morts.

Par ailleurs, la pandémie est venue mettre une chape de plomb sur ces dynamiques de lutte. Dans le même temps, il y eu une canalisation vers les institutions, vers le projet constitutionnel négocié par Gabriel Boric et les principaux partis traditionnels (dont la droite dure) dès novembre 2019 autour d’une assemblée élue, mais en partie corsetée dans ses prérogatives. L’élection de Boric a redonné espoir à toute une partie de la gauche face à l’extrême droite, et en la possibilité qu’il y ait un changement réel. La défaite au référendum a été une douche froide. De plus, le tissu des assemblées territoriales qui avaient été très importantes en 2019 a été en partie désactivé par la force de la crise économique et la pandémie.
Le mouvement syndical reste faible. La Centrale unitaire des travailleurs (CUT) est largement contrôlée par le Parti communiste, le PS et la démocratie chrétienne. Il y a donc des luttes mais qui sont très éparses. On a vu dernièrement des mobilisations de la jeunesse et des étudiantEs pour protester contre la politique timorée du gouvernement Boric. Les secteurs les plus radicalisés du peuple Mapuche sont en résistance (y compris sous des formes politico-militaires pour certains) contre l’État lui-même. Globalement, il existe une difficulté générale, depuis la pandémie, à réorganiser et coordonner un mouvement structuré, avec surtout un agenda alternatif à celui du gouvernement Boric, tout en étant capable d’affronter la droite et l’extrême droite qui sont très fortes dans le pays. Dernièrement, celles-ci reprennent du poil de la bête : l’extrême droite – nostalgique de Pinochet ! – a été capable de gagner des députéEs, et vise désormais le gouvernement, en suivant une stratégie à la Bolsonaro.
Néanmoins, il faut rappeler la force essentielle du mouvement féministe au Chili. La Coordination du 8 mars vient de préparer un 8 mars et une grève féministe à nouveau très radical, qui met au centre la question de défaire le néolibéralisme et le patriarcat qui, en même temps, critique l’agenda tiède et institutionnel du centre gauche. Le peuple mapuche, les féministes, la jeunesse sont ainsi les possibles moteurs d’une réorganisation, mais dans un contexte où il y a peu de perspectives, en termes partisans, à gauche du Parti communiste, qui permettent une articulation sociale et politique alternative, d’indépendance de classe, d’affrontement renouvelé avec les responsables de la crise et qui, d’une certaine manière, puisse revendiquer l’héritage d’octobre 2019 pour le prolonger et l’approfondir.
Quelles sont donc les perspectives politiques à moyen et plus long terme ?
Après la défaite du référendum sur la nouvelle Constitution, les forces parlementaires se sont empressées d’enclencher un nouveau processus constitutionnel mais qui, cette fois-ci, est une caricature de démocratie et s’inscrit très bien dans cette démocratie « des consensus » avec la droite et l’oligarchie. La nouvelle dynamique constituante est loin d’une assemblée constituante souveraine : c’est une commission « d’expertEs »nommés par les partis qui vont rédiger un premier texte ; ensuite, il y aura une cinquantaine de constituantEs élus le 7 mai, et qui seront « encadréEs » par une commission de juristes et qu’ils soient expertEs ou candidatEs, on voit ressurgir avec effroi de vieilles figures de la politique traditionnelle de la bourgeoisie chilienne et du néolibéralisme, certains issuEs même de la dictature. Tout cela validé au nom du « moindre mal » par le Parti communiste, le Parti humaniste, le Front large….
Certes, il est probable que prenne fin – enfin ! – la Constitution autoritaire de 1980 (si un référendum valide le nouveau texte fin 2023) mais, en même temps, dans une version minimaliste, sous contrôle des vieux partis qui pourtant sont largement délégitimés et décriés depuis 2019, et bien loin des nombreux droits sociaux et politiques que proposait le texte de la convention qui vient d’être défaite. C’est d’une certaine manière l’enterrement d’octobre et l’enterrement de la possibilité d’une Constitution véritablement souveraine et démocratique qui s’annonce.
Malgré tout, le gouvernement Boric est dans un contexte régional plutôt favorable avec des gouvernements progressistes dans plusieurs pays, notamment en Argentine et en Bolivie parmi les pays voisins, mais aussi au Mexique et désormais au Brésil. Il y a un nouvel agenda d’intégration et coopération régionale mais qui reste encore timide dans le cadre de la crise générale que vit l’Amérique latine, conséquence de la crise mondiale et aussi de la guerre en Ukraine. Boric a pris quelques positions internationales courageuses, par exemple sur le Nicaragua en dénonçant très clairement le régime dictatorial d’Ortega – à la différence d’autres gouvernements « progressistes », – mais il n’a pas vraiment un agenda diplomatique très ambitieux.
Finalement, quels enseignements peut-on peut tirer de l’expérience récente du Chili ?
Le Chili comme « laboratoire du néolibéralisme » reste un pays dont on peut tirer des leçons stratégiques pour les gauches et les mouvements sociaux : comment réussir à affronter une hégémonie néolibérale qui s’est mise en place en dictature, qui s’est prolongée depuis 1990 dans une démocratie complètement dominée par l’oligarchie chilienne ? Ça pose la question de démonter justement le système de retraites par capitalisation, un système de santé et d’éducation aux mains du marché et surtout une caste politique qui est au service des grandes familles de la bourgeoisie et du capital étranger (chinois et étatsunien), ces mêmes forces qui ont détruit le pays à coup d’extractivisme, le pillage des ressources pour l’exportation qui ravage les écosystèmes du pays, tout en imposant une précarité générale.
On voit pourtant que, malgré la contre-révolution des années 70-80 et l’écrasement de toute une génération du mouvement populaire, il y a, depuis les années 2000, une réactivation de grandes luttes. Elles ont explosé avec la révolte de 2019 mais, malgré cette massivité et radicalité et aussi une nouvelle génération mobilisée et très créative, il y a encore des difficultés à ancrer dans les classes populaires un horizon alternatif.
Le néolibéralisme « avancé » a imprégné la vie quotidienne des Chiliens et des Chiliennes, dans leur « cosmo-vision » pour ainsi dire. C’est un pays qui reste conservateur dans ses repères culturels dominants et dans lequel n’arrive pas à émerger une gauche anticapitaliste large et unitaire, capable de défendre pied à pied de nouveaux droits, d’affronter l’extrême droite et en même temps de rompre avec les sociaux libéraux, qui n’ont fait que légitimer l’héritage néolibéral dans ce pays. Le défi porte ainsi sur comment reconstruire une gauche indépendante qui se nourrisse et soit au service notamment de la puissance du mouvement féministe, mouvement anticapitaliste et antipatriarcal, mais aussi aux côtés des migrantEs (toujours plus nombreux depuis quelques années), des Mapuche mobiliséEs, des résistances territoriales et de l’écologie. C’est ce que propose par exemple un mouvement comme « Solidaridad » (mais à une échelle encore très réduite). L’objectif est de défendre une perspective stratégique qui serait celle de l’écosocialisme, et qui tire des bilans critiques de l’expérience passée.
La mort d’Allende, c’était il y a 50 ans : quel est le travail de mémoire et son rôle dans le Chili contemporain  ?
Effectivement, je ne voudrais pas terminer cet entretien sans rappeler qu’on est à cinquante ans du coup d’État du 11 septembre 1973. Durant toute l’année, il y aura des commémorations au Chili et à l’échelle internationale pour analyser ce coup d’État qui a permis, au-delà de la mort d’Allende, l’écrasement de l’Unité populaire et de l’expérience socialiste, mais aussi la répression sanglante de milliers de militantEs révolutionnaires et de citoyenNEs. Le gouvernement Boric essaye de s’inscrire dans cette commémoration pour mettre en avant un certain nombre de réflexions en termes de mémoire historique et de reconnaissance du rôle de l’État dans la violence du coup d’État. Il souhaite réaffirmer qu’il est un gouvernement progressiste qui, à 50 ans du coup d’État, rejette toutes les formes d’atteinte aux droits humains.
En même temps, on voit à quel point l’héritage de la dictature est toujours présent dans le Chili actuel. Il y a encore de nombreuses réticences pour reconnaître l’ampleur de la répression y compris devant les tribunaux. Il n’existe pas de programme pour ouvrir les archives des Forces armées et le gouvernement ne pousse pas dans ce sens.
C’est pourtant indispensable pour le travail de mémoire, d’histoire, mais aussi de justice alors que l’impunité reste très forte. Cela renvoie également à la façon dont est réprimée la protestation populaire, une répression qui se perpétue sous d’autres formes.
Dans le sillage de la révolte de 2019, il y a eu de très nombreux prisonnierEs du mouvement. Un certain nombre ont été finalement graciés par le gouvernement, ce qui a fait hurler la droite. Mais on voit à quel point, finalement, ce passé hante toujours le présent. Il ne pourra être défait que par des avancées radicales en matière de droits sociaux, démocratiques et par le démontage de l’héritage néolibéral.

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